J’ai le cœur qui bat
Qui s’ébat, se débat
S’abat.
Décroché, amoché.
Empêché.
De déraison, de trahison
Un poison.
Liés et pliés
Humiliés.
Fêlés et mêlés
Soûlés.
D’absence et d’innocence
Immenses.
Un marteau, un couteau
On m’a dit qu’un jour je te retrouverais.
On ne retrouvera que des lunes.
Des lunes perlées aux reflets amers, aux effluves ensanglantées qui demeureront muettes et sourdes, et effarées. Des lunes violées qui ne sauront parler la langue interdite des vérités, celles mêmes qui auront été enfouies dans les profondeurs d’un océan asséché. Des lunes effritées qui auront assisté à la fin de notre monde sans comprendre, sans savoir.
On ne retrouvera que des morceaux d’une lune, des milliers d’astres qui jadis ne formaient qu’un. Des poussières du passé si vite oublié.
Des poussières d’une Terre que personne n’aura su aimer.
Des milliers de lunes esseulées qui n’auront plus d’amant autour duquel tourner. Plus d’aimant pour les attirer. Plus d’amour à donner en tournoyant, en dansant tout autour jusqu’à la fin des temps.
On ne retrouvera que des lunes attristées qui ne diront jamais la tragédie d’une effroyable fin.
Nous aimerons-nous jusqu'au bout
Jusqu'au bout des quais de glace
Qui dansent dans la tempête
Plongés dans des mers de lunes éclatées
Nous aimerons-nous jusqu'au bout
Jusqu'au bout des chemins d'émeraudes
Ceux qui scintillent même la nuit
Même à l'aube des noirceurs éternelles
Nous aimerons-nous jusqu'au bout
Jusqu'au bout des océans amers
Qui s'étirent à l'horizon
Jusqu'à disparaître au fond des astres
Invisibles.
Nous aimerons-nous jusqu'au bout
Jusqu'au bout de l'éternité
Lorsqu'il ne restera de nous que des poussières
Des sourires candides et des larmes séchées
Lorsqu'il n'existera plus que des os brisés
Des pas fragiles qui ne mèneront nulle part
Nous aimerons-nous encore, encore plus loin
Jusqu'au bout de l'infinité
Lorsque le temps se sera épuisé
Sur nos corps alanguis, impuissants
Nos mains enlacées comme des bouées
Devant le déluge du temps effacé
Nous aimerons-nous toujours, toujours
Jusqu'au bout de la fin
Quand il n'existera plus d'éternité
Plus d'infini aux éclats nacrés
Qu'un dernier souffle partagé
Une promesse de ne plus y croire
De laisser aller
Nous aimerons-nous encore, dis-moi
Nous aimerons-nous plus fort
Plus grand
Plus beau
Jusqu'à toujours, jusqu'à jamais
Jusqu'à la limite de l'amour
Parfait
Nous aimerons-nous jusqu'au bout
De nous
Dis-moi?
Les mains de sang
Avec des mains comme les tiennes, toutes les courbes du monde se moulent à tes caresses. Tes grandes mains pleines de fins sillons qui s'éternisent au creux de tes paumes. Tes doigts épais, rugueux, sont pourtant si doux lorsqu'ils effleurent la peau blanche des femmes.
Ma peau blanche de femme.
Le train ballotte et moi avec. Le bruit monotone des roues de fer sur les rails me pousse lentement vers le sommeil, mais je n'arrive pas à effacer l'image de tes mains géante sur mes seins. Le contraste de ta peau brune sur la mienne translucide. tes caresses expertes qui dansent le tango sur mon corps. Suaves et lentes. Féroces. Des caresses que tu as dû répéter tant et tant de fois pour atteindre cette perfection...
Une plainte stridente perce mes tympans ; le train freine en hurlant de ses poumons de métal. Le conducteur annonce mon arrêt en crachotant dans les haut-parleurs. Ignorant les courbatures qui enflamment mon corps, j'abandonne le train à ses destinations futures.
Pendant un moment, j'hésite et souhaite remonter. Aller plus loin, peut-être ? Continuer jusqu'au bout du monde, fuir l'image de tes mains qui m'habitent, forgée à même mes os. Mais
Recommencer à neuf.
Je parcours la foule parsemée du regard. J'aperçois aussitôt Marilyn et sa tête rousse. Elle me regarde sans sourire, le visage livide et triste. Elle s'approche, me serre dans ses bras sans un mot. J'avale tant bien que mal ma salive épaisse comme de la ouate. Pleurer serait une erreur.
On ne pleure pas pour deux pauvres mains. Même grandes, même sensuelles.
On regarde chacune nos souliers, un peu gênées. Les mots deviennent si difficiles à prononcer dans de telles situations. Ils s'accrochent aux cordes vocales comme des condamnés à mort, tombent parfois sur l'estomac et donnent envie de vomir. Peut-être vaut-il mieux les laisser là où ils sont. Bien enfoncé dans le cœur. Ils y font moins de dégâts que propulsés dans la réalité.
Après un café amer acheté à la station, Marilyn me guide à travers les petites rues de son village.
J'émets un sont incompréhensible qui veut presque dire "C'est bien" en espérant que Marilyn comprenne. Je tente de m'intéresse à sa visite guidée du cartier, mais je n'y arrive pas. Je fixe les mains des passants en cherchant les tiennes. Je ne vois que des petites mains frêles, des mains ridées qui se recroquevillent, des mains de squelettes, des mains trop grosses et maladroites.
Marilyn me regarde avec le même air profondément triste que plus tôt. J'avale ma salive de coton et examine avec attention les craques du trottoir. Elle pose sa main sur mon dos et dit :
La chaleur de sa peau traverse mon chandail et me pénètre. J'imagine ta chaleur à toi, le poids de ta main contre mes omoplates. J'inspire profondément, esquive le geste de Marilyn.
Mes pas se font plus rapides. J'ai besoin d'une douche brûlante. J'ai besoin d'effacer les traces de tes mains contre mon corps. Débarrasser mes cheveux de ton odeur. Oublier tes caresses.
Des sables mouvants emplissent ma gorge. Je ne peux plus avaler.
******
Après le souper, j'aide Marilyn à laver la vaisselle. Son appartement me plaît. Chaleureux, propre et grand. La fenêtre découvre un parc où s'amusent des enfants. Leurs cris parviennent jusqu'à nous et je souris.
Je voudrais bien sourire plus longtemps pour elle, pour qu'elle ne se sente pas si impuissante devant mon malheur, mais la douleur est insoutenable. Mes lèvres tremblent un peu, je relâche les muscles. Mon visage s'affaisse, s'apaise. J'ai peur de ne plus pouvoir sourire sans douleur.
Je secoue la tête. Les mots ne changent rien. Pas même les supplications.
Marilyn m'observe un moment, inquiète. Elle me dirige vers la chambre d'invité et m'offre des draps propres.
Elle quitte la chambre, me laissant seule avec un grand lit. J'étends les draps et me glisse sous leur fraîcheur. Je cherche instinctivement ton corps pour me réchauffer. L'amertume m'étouffe lorsque je réalise que tu n'y es pas. On dit parfois que dormir lave les regrets.
Je ferme les yeux.
Tes mains. Tes grandes mains masculines. Tes mains qui enlacent ma taille, agrippent mes fesses, retiennent mon corps contre le tien. Tes doigts qui me cherchent dans la noirceur, pénètrent doucement ma chair. Tes mains de géant qui encadrent mon visage, coulent sur mes joues comme les marées pour mieux y revenir, y régner. Posséder.
Tes mains si belles.
J'ouvre les yeux, affolée. Les fermes.
Tes mains, si fortes.
Je me redresse en sursaut. Impossible de débarrasser mes pensées de tes foutues mains. Impossible d'oublier, d'ignorer. Je tourne en rond dans la chambre vide, évite de cligner des yeux même un peu dans la peur qu'elles reviennent me hanter.
J'aperçois soudain le matériel d'artiste de Marilyn dans l'entrebâillement du placard. Le même qu'elle avait lorsque l'on étudiait en art plastique au Cégep. Je sors sa peinture à l'huile, ses toiles vierges et ses pinceaux avec empressement. Je ferme les yeux, accepte les images, les retiens, m'en empare.
Et je peins.
Toute la nuit, je peins. Je couvre les toiles, transfère la bile de ma colère sur le canevas, sans relâche, avec toute la rage qui m'habite. Je peins tes mains, tes putains de mains. Je les regarde se noyer dans la peinture, suinter l'huile et la sueur. Tes mains maudites trop fortes, trop grandes. Je crache sur tes stupides caresses hypocrites et ajoute plus de peinture, encore et encore, jusqu'à ce qu'elle forme des croûtes et sèche, et craque.
Tes mains de menteur, noir sur blanc.
*****
Tôt le matin, Marilyn me trouve affalée sur le plancher, entourée d'une dizaine de peintures. Elle pousse un petit cri, se couvre la bouche. Elle se précipite à mes côtés et me serre contre elle en murmurant :
Les larmes ne viennent pas. Je pose mon regard sur les œuvres étendues près de moi. Dix poings bien fermés. Dix grands poings, forts. Sanglants. Les poings qui jadis formaient tes mains, tes mains caressantes et douces, aimantes. Ces mêmes mains qui ont ravagé mon visage blanc.
Ces mains bien trop fortes pour aimer sans blesser.
Le clair de lune se fond à mes rêves désertés. Timide lumière aux reflets d'argent, il vacille au moindre geste et menace de s'éteindre. Je ne respire plus. Le laisse survivre dans ma nuit angoissée.
Une veilleuse pour mes pensées agitées.
Bientôt ne restera plus de mon pays que des images sur papier, des souvenirs opaques qui jetteront des ombres immenses au mur de ma vie. Des monstres d'absence à ma mémoire. Des monstres sous mon lit, peut-être, au milieu des nuits étrangères qui ne m'appartiendront pas.
Je veille ce soir sur les beautés de mon enfance, celles gravées sur le sol qui m'a vue naître. Je les caresse des doigts, sent leur forme rugueuse sur ma peau. Je résiste au désir de les arracher à la terre pour les emporter avec moi. J'ai trop peur qu'elles s'effritent avec le temps. Qu'elles s'assèchent. Qu'elles dessèchent et moi avec.
Là-bas m'accueilleront les mêmes saisons, les mêmes paysages ou presque. Les mêmes odeurs et saveurs. Mais ils seront soudain dépossédés du velours de mon enfance, de toute cette suave douceur de grandir, cette sensation d'appartenir au monde parce qu'on y a planté nos racines. Là-bas ne m'offrira pas de merveilleux instants nostalgiques : mes rêves de fillette, mes douleurs d'adolescente ou même mes succès d'étudiante.
Là-bas, ma langue sera perdue. Ensevelie sous l'Autre qui la refuse, la repousse. Ma langue sera enfouie en moi, noyée dans ma passion qui ne meurt jamais, mais qui se recroqueville, parfois. Se referme. S'emprisonne.
Ce soir je chéris mon pays que je laisse avec regret. Que j'espère retrouver un jour, accompagnée de la seule raison au monde qui me fait le quitter : l'amour. Le vrai.
Là-bas, je ferai ma place, j'emporterai un bout de mon pays, de ma passion. De ma langue.
Je ferai de là-bas un ici parfait.
Au creux du glacier que sont ses yeux
Au fond de l'abysse de son être
Enveloppe charnelle vidée de toute humanité...
Rien.
Son regard vide se pose sur le monde
Dans sa gorge grondent quelques mots
Des paroles empruntées qu'elle ne comprend pas
Sa peau n'a d'odeur que celle dérobée des mains qui l'ont touchée
Mais que lui restera-t-il
Au bout des jours ternes
Lorsque l'auront abandonnée les âmes vives
Lorsque ses pieds frôleront les rues inhabitées
Des chemins inconnus qu'elle ne saura reconnaître
Que lui restera-t-il
Sauf la chair putride sous les ongles
De ceux auxquels elle se sera accrochée
Désespérément
Sauf l'écho des idées qui ne sont pas les siennes
Sauf les relents des désirs qu'elle volait jadis
Son regard vide sur l'horizon
Cherchera-t-elle une autre victime
Ses crocs s'enfonceront-ils
Au creux d'une âme tendre
Jusqu'à la destruction
Que lui restera-t-il
Au bout du monde, au bout du temps
Face au miroir sans reflet
Devant l'étendue de son absence
Que les visages de ceux qu'elle aura tenté d'être
Et qui se sont enfuis.
Rien d'autre.
J'ai lancé au loin des caresses qui ne sont revenues qu'à moitié.
J'ai jeté au vent de doux mots qui ont parfois pris goût à leur liberté.
J'ai offert beaucoup en espérant que tout me revienne. Inchangé.
Peut-être n'ai-je pas compris que les caresses se transforment parfois en baisers, que les doux mots grandissent et deviennent des encouragements. Ce que je donne revient me chatouiller la nuque, m'effleurer la joue, m'envelopper de chaleur. Ce que je donne je le reçois sans le savoir, les yeux rivés sur les chemins qu'ont pris mes propres gestes que je crois perdus.
Et pourtant, je l'admets, j'espère que me reviendront les caresses que j'ai mis tant d'énergie à créer. Je souhaite que mes petites attentions se réfléchissent sur ma vie, de la même façon, parce que tout ce que je donne, égoïste que je suis, je le donne parce que j'aimerais qu'on me l'offre à moi-même. Juste pour moi. Juste comme ça.
Mais, humains idiots que nous sommes, chacun sa façon d'exprimer son amour, chacun ses habitudes et chacun offre comme il aimerait être offert. Au bout de toute cette différence s'empilent bien des espoirs essoufflés, des caresses incomprises à jamais ensevelies, s'égarent bien des regards et se coulent des larmes sans queues ni têtes.
À qui la faute ? À personne. À nous-mêmes. À ne pas savoir se donner à soi-même, à ne pas savoir donner autrement à l'autre, à ne pas savoir comment, comment s'aimer sans que le verbe ne soit réfléchi, mais bien réciproque.
À ne pas savoir aimer pour les autres.
Quelques mots transpercent la nuit.
Quelques mots fendent l'espace qui s'épaississait sans cesse entre nous, marées de regrets, de colère, d'abandon. Des marées-sables-mouvants engloutissant nos échanges. On aurait cru qu'elles étaient immenses, infinies. On aurait cru que plus rien ne pourrait les traverser.
Quelques mots, pourtant, font basculer le marécage. Des lunes en tempête parviennent à tourner le sens du vent. Les vagues déferlent sur mon corps, froides. Violentes. L'amortissement de tes paroles naguère si précieux s'envole. Tes quelques mots font écho dans toutes les veines de mon corps.
Mon cœur affolé tente de les disperser aux quatre coins de mon être.
Une à une mes racines fendillent. Se recroquevillent comme des enfants apeurés. Torsades et tourbillons, dans la faible terre qui les retenait, elles se mettent à crier. Se mettent à brûler. De grandes flammes jaillissent sous mes yeux, lèchent tendrement mon corps de leurs langues écarlates.
À bout de souffle, je tends les bras comme font les arbres autour de moi. J'écarte mes doigts comme les érables pour atteindre le ciel et y trouver ma délivrance. Je pointe mon visage vers la nuit comme les sapins pour implorer les étoiles.
Mais sans racines, je m'effondre. Quelques mots ont tout fait basculer.
Maintenant, de la cendre gît ou jadis je poussais.
Je ne sais plus où me disperser.
L’hiver sur son lit de mort murmure.
Des lambeaux de sa chair s’étendent sur les plaines. Fondent sous la vengeance du soleil. L’hiver s’éteint doucement, quelques larmes coulent sur le monde. Achèvent leur course à l’horizon. S’envolent.
L’été s’éveille et chantonne.
Dans la foulée de mes rêves ressuscités, il s’approche de ma fenêtre. Souffle au creux de mon oreille des mots de chaleur. Réchauffe ma passion qui s’était endormie. Qui s’était perdue dans l’éternité des déserts blancs. Qui était ensevelie sous les avalanches nordiques.
L’odeur de liberté flotte partout. J’inspire un grand coup. Pleure un peu.
Je croyais avoir tout perdu.
